Lundi matin, 9h.

Fin de matinée, j’ai rendez-vous de l’autre côté de la capitale avec monsieur Machin-Chose, CEO d’une grande boite américaine pour laquelle je bosse depuis peu. Je buche sur le dossier depuis des mois. Mes papiers sont savamment classés par ordre alphabétique au fond de ma mallette. J’ai étudié ma présentation Power Point par cœur.

Très cheeerrrr monsieur Machin-Chose, très cheeeerrrs collaborateurs, bonjour. Nous voici réunis aujourd’hui…

Je me suis maquillée, coiffée, et pour une fois, j’ai même fait l’effort de déchiffonner une petite chemise blanche.

Je déteste repasser. C’est dire comme cet entretien professionnel compte pour moi.

9h45. Je démarre. Il est encore tôt, mais on n’est jamais trop prudent. Mon réservoir est plein, j’ai été faire laver ma voiture. Il était temps ! J’ai dû demander au type du Car Wash de frotter bien fort les “SALE” et autres dessins cochons qu’un passant malveillant avait dessiné sur ma carrosserie encrassée.

J’allume la radio, pousse le volume au maximum et me mets à chanter à tue tête.

Whoaaaaaaaa! I feel good (tadadadadadada), I knew that I would, now (tadadadadadada!)

10h15. J’arrive sur le ring. A cette heure, les travailleurs pressés ont rejoint les buildings culminants qui leur servent de bureaux. La circulation sera fluide et ça, c’est beau. On connaît le périph’ bruxellois les jours de grande affluence.

So good! So good! I got you! (TouTouTouTouTou!)

J’entrouvre la fenêtre de ma voiture. L’air est doux, je m’envole vers de nouveaux challenges professionnels. Cette idée me rend particulièrement heureuse. D’ailleurs j’ai décidé de…

Et soudain, catastrophe.

Mon sang ne fait qu’un tour. Devant moi, une interminable file de voitures à l’arrêt. On n’en voit pas le bout. Des embouteillages. C’est l’exact opposé de ce qu’il me fallait aujourd’hui.

Je voudrais m’échapper, taper vite fait une petite marche arrière (VROUm Vrrrrrrrrouuuuum), et repartir de là où je viens.

(Oui je sais, c’est dangereux. Mais ce matin, j’ai rendez-vous avec mon destin, je vous rappelle.)

Je regarde dans le rétroviseur. Impossible de reculer: une nuée de voitures me colle déjà au derrière.

Bon sang! Je vais être en retard. Monsieur Machin-Chose risque d’être fort contrarié. Je ne peux pas perdre cette nouvelle opportunité.

10h23. Je regarde mon GPS. Il m’indique que j’arriverai sur place à 10h47. C’est encore jouable. La file de gauche sur laquelle je me trouve n’avance pas. Je décide de me rabattre sur la bande du milieu. A peine le changement opéré, voilà que la bande de gauche se dégage.

Rhaaa ce n’est pas possible, je choisis toujours la mauvaise file.

Les minutes passent. Des dizaines de motards (qui se croient plus malins que les autres, on peut le dire) me dépassent fièrement, 4 feux clignotants. Je suis jalouse. Je me demande pourquoi je n’ai jamais songé à passer mon permis.

Alors que je m’amuse à me rabattre sur le côté pour voir les hommes à moto me remercier d’un geste du pied, un problème de taille s’impose à moi : je dois faire pipi. Je vous l’avoue, l’idée de me cacher entre deux portières pour me soulager me traverse l’esprit. Mais je me ravise et me rends à l’évidence : il va falloir que je me retienne. Enervant. En plus, je manque d’air. Je décide donc d’ouvrir grand ma fenêtre.

Le conducteur au volant de l’automobile se situant à ma gauche écoute Sexion d’Assaut.

Je referme le carreau aussitôt.

A ma droite, la vue n’est franchement pas plus folichonne: un homme bedonnant dans une grosse berline noire est entrain de se récurer le nez. La bonne cinquantaine, un peu dégarni.

Sa tâche semble le préoccuper fortement.

Soudain, sous mon air ébahi, l’homme retire son index du nez et le dirige vers sa bouche.

Oh… Non…

Ne me dites pas que…

Et si. Le voilà entrain de mâchouiller ses récoltes.

Ce tableau dégoutant ne tarde pas à me filer la migraine. Et ce n’est rien à côté de l’énorme crampe au pied gauche que je me coltine, à force d’appuyer et de relâcher l’embrayage depuis de trop longues minutes.

Je tourne la tête.

Et je m’interroge. Nous sommes des centaines, seuls dans des voitures qui ont pourtant la capacité de transporter 5 personnes.

Dans un coin de ma tête, je songe : « Note pour plus tard : penser à ouvrir un centre de voitures partagées ».

Derrière moi, des automobilistes enragés klaxonnent.

Comme si ça allait changer quelque chose.

Alors que je considère de plus en plus sérieusement l’éventualité de planter ma voiture au beau milieu du ring et de venir la rechercher plus tard, une voiture me dépasse à toute vitesse sur la bande d’arrêt d’urgence.

Enfoiré.

Je rêverais de faire pareil.

C’est à ce moment précis qu’un conducteur opportuniste décide de me doubler et de venir s’intercaler juste devant moi dans la file. Le con ! Je peste. Dans les embouts, une place est une place ! On ne la cède pour rien au monde ! Une minute d’inattention peut coûter cher.

10h58. La sortie n’est plus loin. Je quitte le ring, bifurque à droite et me retrouve en moins de temps qu’il ne faut pour le dire garée devant l’immeuble de la grande société américaine.

Je serai à l’heure.

Derrière moi, un homme chauve sort d’une grosse cylindrée et arrive à toutes jambes, essoufflé.

Mon Dieu. C’est l’homme à la crotte de nez.

- Mireille, souffle-t-il à la réceptionniste, mon rendez-vous de 11h est-il arrivé ? J’ai été retardé dans les embouteillages.

- Oui Monsieur Machin-Chose, répond Mireille en tournant le regard vers moi.

Je n’en reviens pas.  L’homme au nez encombré n’est autre que Monsieur Machin-Chose.

Il s’avance vers moi, me tend la main. Ayant conscience de ses précédentes explorations nasales, je répugne à l’idée de lui serrer la paluche. Mais mon destin en dépend.

Je m’y plie.

Alors que je frotte discrètement ma main sur les rideaux du hall d’entrée, Monsieur Crotte-de-nez m’invite à le suivre dans la salle de réunion. Mireille, tout sourire, arrive avec deux cafés et une petite boîte de biscuits.

Je les accepte bien volontiers.

- Merci pour le café Mireille, lance monsieur Machin-Chose. En ce qui concerne les biscuits c’est bien gentil mais je n’ai pas faim. Je viens de manger.

Me croirez-vous si je vous confesse que dans un murmure à peine audible, j’ai  chuchoté :

« Ah ben oui. Ça, je sais. »


Vous aussi vous détestez les embouteillages? Partagez avec mes lecteurs vos impressions dans la section commentaires ci-dessous, je me ferai un plaisir de vous lire :-) Bisous!