Terminée, l’époque du geek moche, binoclard et boutonneux qui se prenait râteau sur râteau avec les filles et qui passait son temps seul dans sa chambre. Aujourd’hui, le geek plait. Il est même devenu un objet de désir. Une plus-value fashion. Un trophée à acquérir et à accrocher – de toute urgence – à son tableau de chasse.

Il était une fois, il y a quelques années, un garçon à la peau blanche et aux cheveux gras qui s’appelait Pierrick Genette. Il portait des pantalons trop courts en hiver, des sandales allemandes en été. Myope comme une taupe, il regardait craintivement les gens au travers de ses énormes lunettes triple foyer, ce qui lui conférait un air de hibou. Les boutons qui fleurissaient à foison sur son visage lui valaient de se faire traiter à tout bout de champ de calculette.

Genette calculette! Genette calculette!

Pierrick était dans ma classe et, pour être franche, lui faire la conversation ne faisait pas partie de mes préoccupations favorites. Cruelle adolescence… Sa timidité maladive et son appareil à plaquettes ne parvenaient pas à capter mon attention.

Pierrick avait la manie de se placer au premier rang et levait la main aux moindres questions posées par notre (très dégarni) professeur de mathématique. Il connaissait tout, comprenait tout et s’enthousiasmait à la simple vue d’une racine carrée, d’un cosinus ou d’une hyperbole.

À une époque durant laquelle je ne m’intéressais qu’aux week-ends et aux vacances, les exaltations mathématiques de Pierrick me consternaient.

J’avais 14 ans, Pierrick aussi. Un âge où les capacités intellectuelles s’intensifient et élèvent la pensée vers une perception du monde ô combien spirituelle. Mes copines et moi étions donc préoccupées par toutes sortes de choses totalement indispensables telles que: les boums, les garçons, les conversations interminables au téléphone, les garçons, la mode, les garçons, le vernis sur les orteils.

… et les garçons.

Après l’école, Clémence – ma meilleure amie – passait me prendre à vélo pour faire du shopping. Sur le chemin du retour, nous fumions quelques cigarettes (en cachette, âge oblige) et complétions (avec beaucoup de sérieux) les tests cérébraux du feu magazine Jeune et Jolie – Quelle vieille peau seras-tu? Sais-tu décoder le langage corporel de ton Jules? Es-tu suffisamment déculottée avec les mecs? Pendant que nous vaquions à nos occupations, Pierrick passait le plus clair de son temps seul dans sa chambre, devant son ordinateur, coupé du monde et exclu de la société. Car Pierrick, son kiff à lui, ce n’était ni les clopes, ni le foot, ni les filles.

Non.

Ce qui le faisait triper, c’était toutes sortes de choses bizarres. Les algorithmes, les jeux vidéos, les films de science-fiction et les systèmes d’exploitation libre.
Une véritable aberration pour nos petites préoccupations pubertaires.

S’il faisait exploser les points de ses bulletins en arithmétique et en algèbre, Pierrick n’était toutefois pas premier de classe dans toutes les matières. Niveau séduction, il était carrément nulle part. Néant total. Zéro pointé. Son physique ingrat et ses lunettes à grosses montures n’attiraient pas les filles. Pour être parfaitement sincère, à une époque où il était de bon ton d’adopter la dégaine de Brandon Walsh, Kurt Cobain ou Michael Jordan, le sosie de Screech Powers ou de Jerry Steiner ne représentait l’idéal masculin d’aucune d’entre nous.

Pierrick aimait Star Trek, s’identifiait à Spiderman, vouait une admiration sans faille à Yoda, et avait lu en moins de temps qu’il ne faut pour le dire l’intégrale du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Talkien.

Et nous, à 14 ans, le Seigneur des Anneaux, et bien on ne savait même pas ce que c’était.

(Quelle erreur.)

Sortir avec Pierrick – ou tout autre geek boutonneux – relevait donc de l’impossible. Alors que le pauvre ne cessait d’encaisser railleries et autres goguenardises, nos hormones en ébulition ne juraient que par les beaux Stéfan, capitaine de l’équipe de foot et Marc-Alexandre, chanteur du groupe de rock de l’école.

Sur l’ingrate échelle de la séduction, le sex appeal de Pierrick ne franchissait pas le zéro.

Et puis un beau jour, le monde a fait volte-face. Nous avions 20 ans. L’ordinateur s’est démocratisé. Le web 2.0 est apparu. Bidouiller son ordinateur est devenu une occupation parfaitement à la mode. Et les geeks ont pris le contrôle de l’humanité. Pierrick était l’un deux. Soudain, sa vie a pris une toute autre dimension.

En témoigne une conversation téléphonique tenue un dimanche soir avec Clémence alors qu’elle venait d’acheter son tout premier ordinateur.

- Allô?

- C’est Clémence.

(Voix profondément déprimée à l’autre bout du fil)

- Ben qu’est-ce qui se passe? Ça va pas? T’as une petite de voix…

(Soupir de désespoir)

- Mon ordi est mort.

- Déjà???

Je ne sais pas ce qu’il se passe. Je pousse sur tous les boutons, rien n’y fait. L’écran reste inactif.

(Des trémolos apparaissent dans sa voix)

- Ça tombe super mal. J’avais branché un mec sur Meetic. Un certain Apollon213. On avait rendez-vous sur le web demain à 20h30. Avec cette histoire d’ordi en rade, il va me passer sous le nez.

Au vu de la vie sentimentale désertique que Clémence endurait depuis sa rupture avec Paul, l’heure était grave. Il lui fallait une solution d’urgence. Un remède aussi rapide qu’efficace.

- Appelle Pierrick.

(Consternation totale dans le son de sa voix.)

- Qui????????

- Pierrick.

– Le boutonneux-crapuleux-associal-qui-sentait-le-chou et qui était dans notre classe en 4ème?

– Clem, t’exagères. Il sentait pas le chou.

– Le chou pourri, pardon.

– Appelle-le. C’est un petit génie de l’informatique. Il saura quoi faire.

Et c’est ainsi que Clémence prit son courage à deux mains et appela Pierrick. Fort surpris par son appel mais plein de bonne volonté, il débarqua chez elle le lendemain soir. Son ordinateur fut réparé en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Clémence était R.A.V.I.E. Elle me rappela peu de temps après son passage, surexcitée comme une puce.

- Ohlalalaaaa!!! Il est TROOOOP SEXYYYYYY!!

– Tu as déjà eu le temps de rencontrer Apollon213?? T’es une rapide!

– Mais noooooon!! Pas Apollon213… Pierrick!

– Pierrick?? Mais… je croyais qu’il sentait le chou!

– J’ai changé d’avis. Tu ne peux pas imaginer. Il est tout simplement CA-NON.

Et Clémence se mit à me raconter en long et en large à quel point Pierrick s’était métamorphosé. À quel point son intelligence exemplaire avait permis la réparation quasi immédiate de son ordinateur. Il avait pris en charisme, en maturité, en profondeur. Elle poussa le vice jusqu’à vanter son petit look intello et ses lunettes XXL qui mettaient en avant ses courbes et le teint de sa peau. À l’écouter, Pierrick était devenu un véritable dieu vivant. Elle comptait d’ailleurs l’inviter sans plus tarder à dîner pour le remercier de s’être occupé aussi vite et aussi bien de son ordinateur récalcitrant.

Ce que Clémence ne savait pas encore, c’est que Pierrick était en couple depuis quelques mois déjà avec Andrea, superbe russe filiforme aux jambes d’Adriana Karembeu, au charme légendaire de Diane Kruger et la sexytitude incontestée de Megan Fox.

Elle me rappela quelques jours plus tard.

- Allô?

(Voix au bout du rouleau de l’autre côté de l’appareil)

- Tu sais pas ce connard?

– Ben non… Quoi?

– Il est casé.

– Casé?

– Ouais casé. Avec une bombe. Genre la meuf, tu peux pas rivaliser. Je comprends pas. Pierrick quoi! Le binoclard premier de classe qui kiffait les cosinus!

– T’es pas trop déçue?

– Non, je m’en fous.

(Petit moment de réflexion)

Il sent le chou.


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La super illu du geek trop mignon avec ses boutons est de Philippe Ruelle. Merci à lui :)

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