Ne m’appelez plus « mademoiselle ». D’après les féministes, ce terme est condescendant. Il est sujet aux vexations, stigmatise les femmes non-mariées et renvoie à une pensée patriarcale dépassée: une femme ne serait terminée qu’à partir du moment où elle est passée sous l’autorité de son époux.

 

C’était il y a quelques semaines. J’ai tout de suite compris qu’il allait y avoir du sport. Les esprits s’échauffent toujours lorsque les féministes sortent leur tenue de combat. Et là, c’était le cas. Les médias se sont soudain agités et tout le monde s’est mis à vivre au rythme d’un débat qui m’a laissé quelque peu perplexe : la controverse Madame / Mademoiselle.

Comme à l’accoutumée, les féministes avaient des arguments bien solides. Et leur demande était fort claire. Elles demandaient la suppression pure et dure de la case « mademoiselle » de tous les documents administratifs.

« C’est inégalitaire ! » ont-elles affirmé dans tous les journaux ce jour-là. « Les hommes n’ont aucune case identique qui leur est réservée. » Je me suis dit que ce n’était pas faux et que très injustement, ils devaient donc réfléchir deux fois moins que moi lorsqu’ils remplissaient leur déclaration d’impôts.

Dans un premier temps, j’ai franchement pris ce débat à la légère. Je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter et qu’en se renseignant sur le statut civil de la femme, le mec qui épluche les déclarations d’impôts devait simplement avoir envie de pécho.

Le sérieux a toutefois fini par me rattraper et j’ai décidé de creuser le sujet. Je me suis vite rendue compte que ce débat me laissait complètement interrogative. J’étais pourtant de bonne volonté. J’avais envie d’avoir un point de vue et de le défendre. Mais sur ce coup-là, j’étais franchement dépassée.

Je me suis dit :

1. que les jeunes filles sont effectivement appelées « mademoiselle » jusqu’aussi longtemps qu’elles gardent un air de jeunesse,
2. qu’il n’existe aucun pendant masculin au terme « mademoiselle » et que dès que trois poils leur poussent sur le menton, les petits jeunes hommes se font appeler « monsieur »,
3. qu’il y a donc très clairement un déséquilibre de vocabulaire,
4. que je suis pour l’égalité des sexes.

Mais je me suis également dit que pour moi, être égaux, ce n’est pas être identiques.

Est-il vraiment condescendant de se faire appeler « mademoiselle » ?

À vrai dire, jusque là, je ne m’étais encore jamais posé la question.

Pour me faire une idée sur le sujet, je me suis donc documentée. J’ai lu des articles. Puis les commentaires qui se trouvaient en-dessous des articles (parce qu’ils permettent toujours d’élargir ses idées et qu’en plus, ils me font souvent sourire). J’ai compris les avis des uns. Et les opinions des autres.

Au plus je me renseignais, au plus une chose s’éclaircissait dans ma tête : j’étais incapable de prendre position.

J’ai donc pensé à ma propre expérience. Et j’ai rapidement constaté que le terme « madame » me faisait bien moins penser au statut marital qu’au temps qui passe.

Je m’explique.

En règle générale, je n’aime pas trop qu’une caissière, qu’un pompiste ou qu’un garçon de café me balance avec un grand sourire : « Ça fera 7.50€, mademoiselle. » Je n’ai plus 14 ans. Cette appellation me donne l’impression de ne pas être crédible.  De ne pas être mature. D’être une gentille petite jeune fille pleine d’acné, naïve et légère, avec un horrible appareil dentaire. Être une  « mademoiselle », ça me fait penser à quelqu’un qui n’y connaît pas encore grand-chose à la vie. À une enfant, quoi. C’est cool d’être une enfant. Mais ce n’est plus de mon âge.

Paradoxalement, je ne supporte pas non plus être appelée « madame ». Cette appellation me donne le sentiment d’être vieille, moche et décrépite. Une impression hyper désagréable. Du coup, lorsque quelqu’un s’adresse à moi en m’appelant « madame », ma réaction est à chaque fois pareille : j’ai une furieuse envie de mettre un sac sur ma tête et de courir à toute vitesse au rayon beauté du supermarché le plus proche pour acheter une crème antirides qui agira dès la première application.

Pas de « mademoiselle », je suis trop vieille. Pas de « madame » non plus, je suis trop jeune.

Mon Dieu. Je n’arrive parfois pas à me suivre moi-même.

Pourtant, ce n’est pas tout. Ce qui me dérange encore le plus, ce sont les indécis. Je veux parler de ces mauvais dragueurs qui, avec une fausse naïveté ridicule, font exprès d’hésiter sur le terme qu’ils doivent employer.

Cette situation m’est encore arrivée chez le coiffeur, l’autre jour.

L’apprenti coiffeur vient de terminer la coupe. Il fait trois pas en arrière. Observe son œuvre en penchant la tête vers la gauche. Puis vers la droite. Ébouriffe d’un geste rapide mes cheveux et annonce d’un air satisfait :

- J’ai bien coupé dans la longueur. J’espère que monsieur aime les cheveux courts ?

Déjà, je ne supporte pas les coiffeurs bavards. Je n’ai pas poussé la porte de son salon pour venir lui raconter ma life. Là, de surcroit, il en rajoute franchement une couche. J’opte donc pour la technique de l’évitement.

- Mmmmmh…

L’apprenti coiffeur n’est visiblement pas satisfait et insiste.

- Vous ne semblez pas avoir d’avis sur la question, madame.

Silence de quelques secondes. Il m’a appelé « madame ». Moi, dans ma tête, je suis déjà occupée à penser à la crème antirides du supermarché. Plongée dans un profond désespoir, je finis par lever les yeux et constate que l’apprenti coiffeur a son regard planté dans le mien. C’est trop intense pour être normal. Je sens le traquenard arriver. Je serre les poings et tente de m’autopersuader : « Non il ne va pas le dire, non il ne va pas le dire, non il ne va pas… »

- … à moins que ce ne soit mademoiselle ?

Hé merde. Il l’a dit.

Quel naze.

L’apprenti coiffeur ne s’est toutefois pas trompé dans sa manière de définir le mot « mademoiselle ». Pour connaître ma situation maritale, il n’aurait pas pu mieux faire. Officiellement, une femme ne devient une « madame » que lorsqu’elle se marie. Une jeune fille ne devient donc une femme qu’après être passée sous l’autorité d’un homme. Inversement, cette situation n’existe pas. Et ça, ce n’est évidemment pas juste.

Mais en Belgique, un décret de 1993 précise que le terme « madame » doit être privilégié dans les administrations. Légalement, le combat a donc déjà été mené. Reste encore à faire changer les pratiques et les mentalités.

Pour faire avancer le schmilblick et apporter ma contribution au débat, j’ai réfléchi à quelques solutions.

1. Dire que le féminisme c’est débile et fuir le débat pour ne surtout pas se prendre la tête. (Pas terrible, j’avoue)
2. Considérer que cette revendication sémantique est un combat sans importance et ne pas s’en préoccuper. (Mouais)
3. Réintégrer le terme « Mon Damoiseau » dans la langue française. (C’est moche, mais après tout, si le langage avait évolué identiquement dans les deux sens, le terme « mademoiselle » serait tout aussi laid et désuet. Les jeunes hommes n’ont qu’à s’y réacclimater.)
4. Proposer aux jeunes hommes non-mariés de cocher la case « mademoiselle » + la case « masculin » dans les documents officiels. (Ok, c’est un peu bizarre. Mais quelque part, ça se tient.)
5. Supprimer le terme « mademoiselle » de la langue française. (Comme vu plus haut, il est de toute manière  douloureux de devoir, un jour, passer du statut de « mademoiselle » à celui de « madame ». Autant s’habituer au « madame » dès le berceau.)
6. Ignorer la case « mademoiselle » de tous les documents administratifs et ne plus cocher que la case « madame ». (De toute façon, comme le prévoit le décret de 1993, l’administration n’est pas sensée se préoccuper du statut marital. Personne ne nous enverra donc à la prison de Lantin pour cause de faux et usage de faux.)

Je pense que dorénavant, je privilégierai la solution 6. Le combat Madame / Mademoiselle n’est peut-être pas le combat le plus préoccupant de la cause féminine, mais les mots et symboles ont aussi un impact. Le langage reflète la réalité du monde, alors autant s’en préoccuper.

En ce qui concerne l’usage du « mademoiselle » dans la vie de tous les jours, je reste mitigée. Utilisé à bon escient, le « mademoiselle » peut vraiment avoir quelque chose de joli. De poétique, presque. Comment ne pas craquer lorsqu’un garçon qu’on apprécie envoie, après un premier rendez-vous, un texto du genre : « Merci pour cette belle soirée, mademoiselle. C’était magique. » C’est mignon, frais et léger. Pourquoi faudrait-il s’en priver?

Alors « Mademoiselle… », « Madame… »

Franchement, je ne sais toujours pas.

Dans le fond, je crois que tout ce que je demande, c’est qu’on ne m’appelle jamais « monsieur ».


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