Ils ont la trentaine ou s’en approchent fortement. Incapables d’utiliser un fer à repasser, ils rechignent à l’idée de quitter leurs parents, écoutent en boucle (dans leurs iPod, cela va de soi) les génériques de leurs dessins animés d’enfance préférés, se déplacent en trottinettes et éprouvent un amour inconsidéré pour le Nutella et les Chokotoffs. Ces adorables créatures se font communément appeler « des Tanguy » et se multiplient à la vitesse de l’éclair. Bon nombre d’entre eux désespèrent leurs parents qu’ils rabrouent dès qu’ils entendent prononcer la moindre phrase du type « T’es pas à l’hôtel ici ! » ou « Mets le reste des pâtes dans un Tupperware avant de sortir ! » Soupirs-grognements-mécontentement. Le Tanguy ne se laisse pas faire et est insupportable avec tout un chacun qui a la laborieuse tâche de devoir vivre avec lui.

Mais qui sont donc ces adolescents attardés qui, à trente ans, habitent encore chez leurs parents, considèrent la maison comme un hôtel, font des études à rallonge, ne rangent jamais leur chambre et débarquent toujours à l’improviste avec n’importe qui, n’importe quand et à n’importe quelle heure ? Cet être aussi libre qu’égoïste, qui a entre vingt et trente-cinq ans et qui se complait à rester chez papa-maman porte un nom : l’adulescent. Dans le langage courant, préférez-lui le terme Tanguy, un vocable issu du célèbre film du même nom, d’Etienne Chatiliez.

Le phénomène de l’adulescence n’est pas si neuf que ça. Apparu dans les années 1990, il prend aujourd’hui une ampleur impressionnante. Les Tanguy sont désormais de plus en plus nombreux à s’enraciner dans les chaumières parentales,  pieds sur la table et Chupa Chups entre les dents, traumatisant leurs pauvres ancêtres qui n’attendent désormais plus qu’une seule et unique chose : QU-ILS-S-EN-AILLENT !

Les parents ne sont malheureusement pas les victimes exclusives des Tanguy. Lors de la phase de séduction, le Tanguy peut être – souvent bien malgré lui – un être redoutable et quasi perfide.  À la soirée de sa copine Annette, Virginie pense rencontrer un individu (ceci est également valable pour les garçons, veillez simplement à remplacer les prénoms « Virginie » et « Annette » par les pseudos « Paul » et « Grégory ») adorable, mature, sexy et… adulte. Mais elle se trompe! Car le Tanguy se planque et brouille les pistes. Notez bien qu’un adulescent n’est JAMAIS reconnaissable au premier coup d’œil.  Premièrement parce qu’il ne s’habille pas comme un adolescent. Deuxièmement parce qu’au contraire, il aime les marques (il pianote toute la soirée sur son BlackBerry) et les vêtements chics. L’adulescent accorde, en général, une grande importance à son apparence. Il cache – le fourbe – son esprit enfantin dans un corps d’adulte.

C’est bien souvent le lendemain de la première nuit passée à deux, au petit déjeuner, entre un toast à la marmelade de rhubarbe et un jus d’orange pressé, que Virginie se retrouve dans une cuisine familiale bondée,  coincée dans sa petite nuisette rose entre un père (respirant l’indifférence) qui lit le journal, une mère (hargneuse) qui boit une tasse de thé en la dévisageant de haut en bas et une petite sœur (insupportable) qui lui tire la langue à chaque fois qu’elle ose la regarder du coin de l’œil. Ambiance.

Est-ce par mesquinerie, ou simplement parce qu’il n’en voit pas la nécessité que l’adulescent n’annonce jamais directement la couleur à ses petit(e)s ami(e)s? La question est posée.

À la différence du geek (qui est aujourd’hui un individu totalement « hype »), le Tanguy n’est pas un être fashion. Être adulescent n’est pas une mode. Non, non, non. Être un Tanguy, c’est avant tout adopter – un peu malgré soi – une certaine attitude. L’adolescent attardé aime la liberté et l’autonomie. Il déteste les contraintes et les règles. Le parfait Tanguy aime la mode, les séries télévisées (du genre « Friends », qui mettent en scène des adulescents qui lui ressemblent), les objets tendance et l’habillement. Il sirote de la grenadine et se déplace en trottinette. Complètement gaga devant les objets qui lui rappellent son enfance (Casimir, Goldorak ou Winnie l’Ourson) et chantant à tue-tête les génériques des dessins animés qu’il regardait étant petit (Inspecteur Gadget, Denver le Dernier Dinosaure ou Les snorky), certains pensent que l’adulescent typique n’est pas très malin. Ce jugement est à revoir. Car c’est oublier que le Tanguy est excessivement sensible à tout ce qui touche à l’art : les sorties culturelles, la mode  et la décoration design.

Mais plus que tout, le Tanguy développe une caractéristique incontournable: il est excessivement angoissé. L’adulescent a un ennemi numéro 1: le  temps qui passe. Il a peur de grandir, de vieillir, de mourir. Le tic tac de l’horloge l’angoisse au plus haut point, car le Tanguy a une hantise: devenir, comme ses parents, un adulte morose, qui met un pied devant l’autre et qui subit sa vie en attendant de se retrouver quatre pieds sous terre. L’âge adulte ne lui semble pas très funky. Alors il refuse de grandir et développe des allergies aiguës face à tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’engagement et aux responsabilités. L’adulescent souffre d’un conflit de dépendance et d’indépendance. Il ne parvient tout simplement pas à donner un sens à sa vie d’adulte. Son enfance lui parait bien plus attrayante et il développe donc une  espèce de nostalgie chronique qui le pousse à garder un orteil (voir beaucoup plus) dans son enfance. Le Tanguy aimerait encore être petit : faire le fou dans les pleines de jeux, manger des Chupa Chups et lire des Martine à la maison.

Cette fuite des responsabilités n’est évidemment pas très difficile à comprendre. Le contexte économique actuel se porte au plus mal. Le chômage augmente et les incertitudes économiques sont profondes. Ce contexte social n’aide pas le Tanguy. Il le freine même de manière totale et complète dans son désir d’indépendance. L’adulescent éprouve un besoin constant d’être rassuré et de retrouver, par tous les moyens, la délicate insouciance de son enfance. Le Tanguy rechigne donc à l’idée de quitter le cocon familial. Au mieux, il s’installe en colocation, pour être entourés d’autres adulescents (angoissés comme lui). Le Tanguy déteste la solitude et ne fait jamais rien seul. Il a besoin de se sentir appartenir à une tribu.

Bien entendu, les publicitaires ont rapidement senti qu’avec l’apparition du phénomène Tanguy, des vents favorables n’allaient pas tarder à souffler sur eux! Car pour de nombreux adulescents, gagner un salaire équivaut à avoir de l’argent de poche ! Les Tanguy ont un fort pouvoir d’achat et les entreprises ont vite compris que ce public d’ados attardés représentait une formidable opportunité pour rajeunir leur image de marque et pour différencier leurs produits. Alors, pour rassurer le pauvre Tanguy stressé par le temps qui passe, le marketing a développé une idée relativement simple: remettre au goût du jour les produits de son enfance pour lui apporter un peu de sécurité en ce bas monde excessivement incertain.

Mais attention ! Les adulescents ne sont pas des pantins facilement appâtables! Car s’ils aiment les marques, ils se déclarent aussi contre le capitalisme (ceci n’est pas très cohérent, c’est vrai. Mais pourtant, c’est comme ça.) Les adulescents ne sont pas dupes. Ils savent qu’ils représentent une cible de choix du marketing, et ils refusent d’être manipulés. Voilà pourquoi ils aiment le mélange des références culturelles et ne sont que très rarement fidèles à une marque. Les Tanguy zappent beaucoup. Ils veulent être originaux et anticonformistes. On les retrouve aussi bien dans les centres commerciaux branchés que dans les brocantes, les marchés et autres petites boutiques.

Pour les attirer, une règle doit être respectée: il faut leur proposer de l’ancien remis à neuf. Car les Tanguy sont très sensibles à l’esthétique et au design. Ils aiment l’humour et le kitch, certes. Mais ils aiment aussi le beau. Il est donc indispensable que les produits proposés subissent un profond lifting et ne dénotent pas avec l’air du temps.

La Mini Cooper avant

La Mini Cooper maintenant

En lui proposant des produits régressifs, qui ramène le Tanguy au temps de son enfance, les marques créent, en fait, une illusion: celle de lui vendre une éternelle jeunesse.

Et dans le fond, c’est tout ce que le Tanguy demande.

 

Cet article t’a plu? N’hésite pas à le partager autour de toi et à rejoindre ma page Facebook

Partager


Illustrations: © Madame Figaro