Les Belges sont bêtes. Ils sont gros. Ils ont un accent ridicule, et ils mangent des frites une fois. Les Français sont superficiels. Ils pètent plus haut que leur cul, sont arrogants et râleurs. Mais quelle est donc cette tendre chamaillerie qui secoue deux peuples qui s’apprécient pourtant beaucoup? 

Tout a commencé la semaine passée, à Bruxelles, lorsque j’ai pris mes clics et mes claques et que j’ai embarqué – avec ma meilleure amie Clémence – dans un Thalis pour rejoindre Paris. Objectif du voyage? Un petit concert au Trianon, une salle de spectacle somptueuse, située non loin de Montmartre et de Pigalle.

Aaaaah Paris… coeur

J’adore les concerts. Je vais en voir aussi souvent que je peux. A l’Ancienne Belgique, au Botanique, au Cirque Royal. C’est toujours très sympa. L’après concert aussi. En Belgique, on laisse les gens terminer leur verre tranquillement. Et même en commander un deuxième s’ils en ont envie. Souvent, les vedettes que l’on est venu applaudir rappliquent même pour boire un coup avec nous. Parce qu’en Belgique, les chanteurs sont cool, et le star system est quasi inexistant.

Rien de plus facile que de taper la causette avec David Bartholomé de Sharko, boire une bière avec Marc Pinilla, ou entonner une petite chanson devant Justine Henin dans un karaoké bruxellois.

Notez-le bien : à Paris ce n’est pas DU TOUT pareil. Non, non, non. À la fin de chaque concert, si vous ne possédez pas un « Pass VIP », vous vous faites jeter sur le trottoir comme des malpropres.

Clémence et moi, on a vécu l’expérience.

Le soir de ce fameux concert parisien, alors que le spectacle venait de s’achever et que je sirotais tranquillement un daïquiri fraise accoudée au bar du Trianon, un grand monsieur de la sécurité (très costaud et très sûr de lui) s’est dangereusement dirigé vers nous. Avec un accent parigot (super énervant, ont peut le dire ?), il nous a lancé cette petite phrase assassine :

- Mesdemoiselles, vous n’avez pas de bracelet pour participer à l’After Show ?

Hochement négatif de nos deux têtes belges. C’est quoi d’abord, un « after show »?

- Très bien. Je vais donc vous demander de vous diriger vers la sortie.

Hein?!?!

Et du bout de l’index, il nous a désigné la porte. Rien de plus, rien de moins. Basta les filles, votre soirée s’arrête ici.

Clémence et moi, on s’est regardées, interloquées. Les petits canapés, les verres de champ’ et la papote avec l’artiste trop sexy, ce n’était donc pas pour nous ce soir. Un sentiment de malaise nous a envahi de la tête aux pieds. Comme deux ronds de flancs, on s’est retrouvées là, au 80 Boulevard de Rochechouart, avec pour seule consolation le verre de bière à 7,50€ qu’on venait tout juste de commander au bar de la salle de concert.

Le temps d’atteindre le pas de la porte, la mauvaise bière française était déjà complètement plate.

Outch.

Arrivées sur le trottoir, l’agent de sécurité s’est approché de nous. Clémence en a profité pour lui faire part de son profond désarroi. Il fallait qu’il comprenne que chez nous, en Belgique, les choses ne se passent jamais de cette manière. Personne n’est jeté à la rue avec son verre de bière. De plus, a-t-elle ajouté, vos imbuvables vedettes françaises qui organisent des after show manquent de politesse.

Sûr de lui et avec le plus abominable des sourires, monsieur Muscle nous a alors balancé :

- Mais c’est normal que vous n’y compreniez rien, mesdemoiselles. Chez vous, en Belgique, il n’y a pas de stars…

Re-outch.

Tintin est belge, je vous signale!

Ce soir-là, devant le Trianon, Clémence et moi, on a fait comprendre à un homme très musclé et très grand qu’en Belgique, nous aussi, on a des stars : Stromae, Benoit Poelvoorde, François Damiens, Cécile de France, Amélie Nothomb, Jaco Van Dormael, Philippe Geluk, les frères Dardenne, Hergé, Eddy Merckx, Kim Clijsters, Justine Henin, René Magritte, Jean-Michel Folon, Paul Delvaux, Raymond Devos, Jacques Brel, Arno,… Génies de la BD, chanteurs mythiques, peintres d’exception, sportifs de haut niveau,… On a tout ce qu’il nous faut, merci bien.

La différence c’est que nous, en Belgique, on n’en fait pas tout un tralala.

Cette petite aventure parisienne m’a donc poussé à la réflexion suivante : en Belgique, sommes-nous vraiment si différents des Français ? Comment nos voisins nous perçoivent-ils ? Nous prennent-ils vraiment pour de bons gros vivants qui disent « une fois » à la fin de chaque phrase, qui mangent des frites et qui boivent de la bière en se grattant le ventre ?

Et puis d’abord, qu’est-ce-que c’est que la « mentalité belge » ? En existe-t-il seulement une ? Compatriotes belges, en ces temps politiquement incertains, et alors que les blagues sur les Belges envahissent le Net, voici venu le moment de reprendre notre destin et notre honneur en main et de nous rappeler qu’en dépit de tout ce qu’il se passe pour le moment, être belge, ce n’est quand même pas si pourri que ça.

Bien sûr, en Belgique, il existe une espèce de non-évidence. Les Belges ont une identité floue, fragile, qui doit sans cesse être réinventée. La Belgique ne peut pas se reposer sur une histoire solide et glorieuse comme peut le faire le peuple français. Au journal « Libération », le chanteur belge Arno déclarait il y a quelques années :

- Demander à un Belge ce que c’est que d’être belge, c’est demander pourquoi tu te laves les pieds avec tes chaussettes.

Tout était dit.

Les Français se moquent beaucoup des Belges, qu’ils prennent pour des caricatures : paysan au ventre bedonnant, pinte dans une main, paquet de frites-mayonnaise dans l’autre, et surtout, abominable accent. Peut-être oublient-ils qu’en Belgique, nous avons, nous aussi quelques préjugés sur eux. Et pas des plus flatteurs !

Si les Belges ont la fâcheuse réputation d’être bêtes et d’aimer les frites (cette dernière constatation n’est cependant pas fausse, je le confirme), les Français sont, quant à eux, considérés comme arrogants, râleurs et chauvins.

… Et très mauvais imitateurs! Par pitié, lecteurs Français qui me lisez à l’instant, ARRETEZ d’imiter notre accent belge. Ce n’est pas que ce ne soit pas drôle ou que ça nous vexe, non. C’est simplement… mal fait. L’accent belge ne ressemble pas à ce que vous tentez de reproduire.

Les Français se moquent souvent des Belges, c’est vrai. Mais leurs boutades sont bien plus souvent du ressort de la taquinerie que du réel mépris. Car quoiqu’ils en disent, les Français apprécient beaucoup les Belges. Dans les sondages, la Belgique est toujours considérée comme le pays le plus ami des Français. Et dans les médias, quand ils parlent de la Belgique, les Français ne cessent d’utiliser le terme « nos amis belges ».

Et puis, si les Français se moquent des Belges, c’est également pour une raison toute bête: ils ne se moquent jamais d’eux-mêmes. Nos voisins éprouvent un véritable sentiment de fierté nationale. Un sentiment que nous ne connaissons pas en Belgique.

LA FRAAAAAANCE, mesdames messieurs, LA FRAAAAAANCE.

Et après tout, ils n’ont pas tort, les Français. Leur pays est magnifique. Leur cuisine raffinée. Leur histoire impressionnante. Et leurs richesses culturelles époustouflantes. Il faudrait être un peu fou pour ne pas se satisfaire de tout cela…

Le problème, c’est que cette auto-satisfaction provoque un sentiment de méfiance chez le Belge. Ce dernier reste toujours sur ses gardes lorsqu’il rencontre un Français pour la première fois. Il évalue d’abord secrètement le niveau de supériorité de la personne à laquelle il a affaire.  Mais lorsque la température a été prise et les risques analysés, le Belge oublie rapidement les barrières qu’il a dressées. Et le Français devient son copain. Parce qu’en Belgique, on se fait très vite des amis. Le Belge invite alors son nouveau camarade Français à venir souper à la maison un soir, à manger une couque à quatre heures, et à boire une bonne chope au café.

Les Belges ont le sens de l’amitié et aiment présenter leurs amis à toute leur famille.

Certes, il pleut souvent en Belgique. Les Belges mangent des speculoos  et ont pour emblème nationale la statue d’un gamin qui pisse en pleine rue. Mais c’est ça, la Belgique. Le surréalisme, l’auto-dérision. Les Belges se prennent rarement au sérieux.

On envoie un premier belge dans l’espace ? L’instant est solennel mais qu’à cela ne tienne, les Snuls en font une chanson et ridiculisent toute l’histoire. Dirk Frimout est dorénavant le seul astronaute flamoutche, celui qui ne porte pas de moumoute.

Aucun sérieux. Mais en Belgique, on en rigole encore aujourd’hui.

Les Belges ont pourtant de nombreuses raisons d’être fiers de leur pays. Le Concours musical Reine Elisabeth est l’un des plus prestigieux du monde. Ce sont les Belges qui ont construit le tramway du Caire et les chemins de fer en Asie.

Mais sont-ils seulement conscients de la richesse culturelle qui se trouve à quelques pas de chez eux ? De nombreux compatriotes ne connaissent même pas leurs propres groupes de musique…

Une fierté nationale mettra cependant tous les Belges d’accord: l’éclairage autoroutier.

Hé oui!

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les Belges sont extrêmement fiers des luminaires installés sur leurs voiries. Les autoroutes belges sont dans un état lamentable MAIS elles restent illuminées durant toute la nuit.

Parlez de ce sujet à un Belge. À tous les coups, il vous précisera, la voix remplie de trémolos:

- Nous sommes d’ailleurs les seuls dont le réseau se voit depuis l’espace.

Voilà qui a dû faire plaisir à Dirk Frimout.